Sunday, May 13, 2012

La Joconde de Vuitton

Encore un post sur Louis Vuitton. Celui-ci paraîtra sûrement exagéré. L'idée vient du (beau) commentaire de Daniel Arasse sur la Joconde de Leonard de Vinci, et le sens qu'il donne à l'arrière plan du tableau - paysage chaotique, pré-humain, sommets à pics, marécages qui tranchent avec la figure de Mona Lisa, radieuse et souriante. Daniel Arasse y voit le jeu subtil entre le chaos et la grâce, ou comment le sourire de la Joconde permet l'union du chaos à la grâce, et comment du chaos on passe à la grâce et comment de la grâce on repasse au chaos. Méditation sur le temps qui passe et la force du portrait qui fixe un instant fugace, l'instant d'un sourire qui n'est déjà plus. Commentaire d'une grande profondeur, dont on ne peut ici retracer tous les fils mais qui est disponible ici

Bref. Il y a je crois quelque chose du même ordre dans la composition d'Annie Leibovitz avec Angelina Jolie. Sans parler de la figure centrée, du bras gauche posé entre la figure et nous, du thème de l'eau (l'eau qui coule, la barque comme image du temps qui passe), il y a ce jeu entre la nature primitive et sauvage du Cambodge et le produit de luxe négligemment posé sur l'embarcation, dont on ne sait s'il est une méditation sur la vanité des objets face à l'immensité du cosmos, ou la mise en scène d'une création de l'homme dans un environnement qui le dépasse. Si l'on retient cette idée c'est évidemment le sac qui concentre la tension visuelle du rapport entre le premier plan et l'arrière plan car il est certain que A. Jolie, elle, ne sourit pas. 

Le mouvement de Louis Vuitton

A Londres, dans la boutique Louis Vuitton de New Bond Street, les sacs de la marque sont présentés en vitrine accrochés sur les rayons d'une roue.















Ce dispositif rappelle plusieurs choses. Il y a la "roue de bicyclette" de Marcel Duchamp, posée à l'envers sur un tabouret.













L'oeuvre de Marcel Duchamp traite de la question centrale du mouvement et des façons de le mettre en scène ou de l'évoquer sur un support fixe. Cette question clé traverse plusieurs compositions duchampiennes, comme le "Nu descendant un escalier". Et c'est également cette évocation du mouvement qui est au coeur du dispositif de Louis Vuitton. Ce thème n'est évidemment pas anodin, tant la poésie du sac féminin est associée aux divers mouvements de cet accessoire le long ou contre le corps de celle qui le porte, accroché au bras, au coude, tenu à la main, se balançant lors de la marche, fermement maintenu ou négligemment tenu. De ces mouvements naissent le charme si l'on en croit Lucien Arréat, écrivain et philosophe (1841-1922) pour qui "La beauté réside plutôt dans la forme, la grâce dans les mouvements, le charme dans l'expression".

La roue de Vuitton rappelle également avec ses couleurs vives et les sacs accrochés comme des nacelles les grandes roues de fêtes foraine, le célèbre "London Eye" de Greenwich, les roues de la fortune ou les cibles mouvantes des stands de tir à la carabine.











La roue exposée dans la vitrine chez Vuitton condense ainsi plusieurs niveaux d'évocations culturelles et parvient à construire autour du luxe une imagerie populaire et colorée, au croisement des codes touristiques de l'amusement et de la fête, tout en laissant poindre une réflexion plus profonde sur les ressorts du charme associé à l'un des accessoires fétiches des fashionistas.